19
À Salzbourg, Hristo était sorti de l’autoroute de Vienne et avait pris la direction des Alpes. Ils roulaient depuis plusieurs heures à une allure d’escargot au milieu d’un océan de blancheur. Le Bulgare n’avait pas jugé nécessaire de poser les chaînes sur les roues extérieures du camion. Il lui arrivait de patiner ou de déraper dans certains passages, mais, habitué à conduire sur les sols verglacés, il parvenait à corriger les dérives et à rester sur la route dont Jemma ne cernait pas toujours les limites. Elle voyait avec inquiétude se rapprocher les bords des précipices dans les virages serrés. Il ne restait des anciens parapets que des vestiges enfouis sous les congères, autant dire rien entre les voyageurs et le vide. Le vent s’épuisait à délabrer les anciens chalets disséminés sur les pentes.
Ils n’avaient pas croisé un seul véhicule depuis Salzbourg, pas entrevu une seule silhouette dans les bourgs et les fermes à l’abandon. Les Alpes autrichiennes semblaient désertes.
« Bizarre, dit Luc. Elles ont été moins touchées par la guerre que les autres régions d’Europe.
— Beaucoup morts de froid, affirma Hristo. Les autres partir. Plus personne.
— Et de l’essence, où en trouverons-nous ? » demanda Jemma.
Hristo avait fait le plein aux alentours de Salzbourg, mais ils ne pourraient certainement pas traverser les Alpes d’une seule traite, d’autant qu’ils devaient franchir une succession de cols perchés à plus de deux mille cinq cents mètres.
« Moi connaître ancien dépôt militaire, entre Radstadt et Villach. Gasoil vraiment pas cher ! »
Le Bulgare éclata de l’un de ces rires tonitruants qui ponctuaient systématiquement ses phrases et ses insultes.
« Enfin, si gasoil encore.
— Vous n’en êtes pas certain ? »
Hristo haussa les épaules et resta concentré sur la route, ensevelie sous une coulée de neige une centaine de mètres plus loin.
« Personne jamais sûr de rien », finit-il par marmonner sans desserrer les mâchoires.
Jemma frissonna et resserra le col de sa parka. Manquant de sommeil et de calories, elle souffrait du froid malgré l’haleine chaude et lourde soufflée par les bouches d’aération de la cabine. Elle mettait un temps fou à s’endormir lorsque venait son tour de s’allonger sur la couchette. Elle avait l’impression, lorsque Flamand ou le chauffeur lui secouait l’épaule, d’être tirée du vide sidéral où elle venait tout juste de sombrer. Elle tentait de prolonger sa courte nuit sur la banquette, mais le froid, les secousses du camion et l’inconfort du siège le lui interdisaient, et elle trimballait toute la journée ses paupières lourdes, ses épaules douloureuses, ses pensées et ses nerfs engourdis. La bosse à son crâne, en grande partie résorbée, se rappelait à son bon souvenir quand elle heurtait par inadvertance la vitre ou la paroi de la couchette.
« Et de la bouffe, vous comptez en trouver où ? grogna-t-elle. Je commence à avoir faim, et je vous rappelle que les repas étaient compris dans le billet ! »
Flamand lui tendit le sac en plastique qu’ils avaient rempli de paquets de gâteaux et de bouteilles d’eau minérale lors de leur dernière halte.
« De quoi grignoter, en attendant…
— Je parle de vrais repas. On ne tiendra pas longtemps avec ça. »
Hristo tira son pistolet de la poche intérieure de son blouson et, sans quitter la route des yeux, le tendit à Jemma assise pour une fois à gauche de la banquette.
« Chasser. Chamois dans le coin. Loups aussi : revenus maintenant que hommes partis.
— Rangez votre truc. Je ne sais pas m’en servir. »
Le Bulgare ricana et remisa l’arme à sa place avant d’ajouter :
« Difficile survivre quand pas savoir servir pistolet. Encore habitants à Radstadt, restaurants. »
De la petite ville de Radstadt, juchée au sommet d’un col qu’ils atteignirent à la tombée de la nuit, il ne restait qu’une rue principale bordée de chalets sommairement reconstruits. Des toits défoncés coiffés de congères et les poteaux nus des anciennes remontées mécaniques hérissaient les pentes environnantes. L’électricité n’étant plus acheminée là-haut, les habitants utilisaient des groupes électrogènes qu’ils alimentaient avec les réserves d’essence récupérées dans les réservoirs des véhicules à l’abandon. Ils dégageaient régulièrement les routes au préalable salées à l’aide de vieux chasse-neige. Pour se chauffer, ils brûlaient le bois des chalets délabrés ou des sapins environnants dans des poêles dressés au centre de pièces uniques servant à la fois de cuisines, de salles à manger et de chambres. Ils se constituaient l’été des réserves de viande, de farine, de fruits et de légumes qu’ils conservaient dans les glaces éternelles. Ils consacraient une grande partie de leur temps et de leur énergie à lutter contre les grands froids qui descendaient dès le début de septembre sur le massif et n’en repartaient pas avant le mois de mai.
À Luc, qui leur demandait pourquoi ils n’émigraient pas vers des régions au climat plus clément, le couple d’hôteliers répondit, dans un français approximatif :
« Chez nous ici. Connaître personne ailleurs. Tous morts. Guerre contre les ousamas. »
Les flammes rougeâtres éclairaient, au travers des interstices, les bouilles des gosses regroupés autour du poêle. Auberge était un bien grand mot pour désigner le baraquement de bric et de broc où Hristo, après avoir garé son camion sous un grand hangar, avait entraîné Jemma et Luc. La femme, aussi blonde et corpulente que son mari était brun et maigre, leur avait montré avec une certaine fierté la chambre, une deuxième pièce en enfilade où des matelas posés à même le plancher faisaient office de lits. Elle leur avait expliqué qu’ils pouvaient s’ils le souhaitaient se laver dans les grands bacs en bois emplis d’eau et séparés par des paravents. Elle avait conclu la visite en leur réclamant cent cinquante euros pour la nuit, une somme exorbitante que le Bulgare avait réglée sans sourciller – elle avait précisé, en empochant les billets, que le repas du soir et le petit déjeuner étaient compris dans le prix.
Le dîner se composait de viande séchée de chamois, de pommes de terre et de chou bouillis, de pain de seigle et d’une sorte de pudding fabriqué avec des restes indéfinissables, de la matière grasse et du miel. Étrangement silencieux, les enfants lançaient des coups d’œil dévorants de curiosité aux trois clients assis à l’autre bout de la grande table. Le plus âgé n’avait pas dépassé les sept ans, la mère donnait encore le sein au plus jeune. Contraints par la rigueur du climat à rester huit mois sur douze enfermés dans moins de trente mètres carrés, ils semblaient aphasiques, comme s’ils craignaient le son de leur voix. Jemma avait déjà observé cette forme d’autisme chez des enfants condamnés à la promiscuité dans certaines villes de l’Europe du Sud. Ils voyaient des choses qu’ils n’auraient pas dû voir, entendaient des choses qu’ils n’auraient pas dû entendre, subissaient des choses qu’ils n’auraient pas dû subir, cherchaient dans la mutité, dans la sidération, le silence qu’ils ne parvenaient pas à trouver autour d’eux. Les regards qu’ils levaient de temps à autre sur leurs parents exprimaient un mélange de vénération et de crainte.
« Vous pourriez refaire votre vie ailleurs, reprit Luc en désignant les enfants. Au moins pour eux. Si la glaciation se confirme, ils ne trouveront plus de ressources dans le coin. »
L’aubergiste secoua la tête avec obstination et remonta la longue mèche qui se balançait devant ses yeux. Les senteurs de cire chaude répandues par les bougies dominaient à présent les effluves de bois brûlé.
« Ici, hommes purs. En bas, hommes impurs.
— Vous pensez réellement que vous allez préserver la pureté de votre race en restant planqués dans ces montagnes ? »
Les croix et les images pieuses disséminées sur les cloisons indiquaient qu’ils appartenaient à l’un de ces mouvements fondamentalistes chrétiens qui avaient fleuri dans les milieux populaires avant la guerre. La femme reposa son bébé dans le berceau installé à côté de sa chaise et rabattit son tee-shirt et son pull sur ses seins.
« Ici, pas ousamas, pas juifs, pas Noirs, dit-elle en se redressant. Rien que sang de Blanc. »
Luc pointa l’index sur une croix.
« Jésus était de sang juif. Je n’ai jamais lu que sa parole était réservée aux Blancs ni à aucune autre race.
— Juifs tuer le Christ, ousamas combattre chrétiens, Noirs vivre dans le péché », gronda l’aubergiste. Il se frappa la poitrine du plat de la main. La plus jeune des fillettes, effrayée par le claquement de sa paume sur sa chemise, se mit à pleurer. « Nous vivre commandements Seigneur. Lire Bible tous les jours aux enfants. Dieu aimer nous, nous donner tout. Nous manquer de rien. »
D’une mimique, le chauffeur signifia à Luc qu’il ne servait à rien d’insister, que ce n’était pas la conversation de ce soir qui allait changer quoi que ce soit aux convictions de ces gens-là. Leurs hôtes n’avaient probablement jamais vu un ousama, un juif ou un Noir, mais ils s’étaient claquemurés dans leur intransigeance de la même manière qu’ils s’étaient enfermés dans leurs chalets, et ils préféreraient crever de froid ou de faim dans leurs montagnes plutôt que de changer de croyances. Jemma ressentit de la compassion pour les gosses. Elle se demanda si elle serait encore capable de donner de la tendresse à un enfant, si la disparition de Manon ne l’avait pas définitivement asséchée. Elle ne se voyait pas en tout cas vivre une autre grossesse. Les femmes étaient folles de croire que de nouvelles vies pouvaient s’épanouir dans un monde livré à la misère et à la souffrance. Il n’y avait plus de répit entre le premier et le dernier souffle, aucun bonheur éphémère, aucun espoir, aucune joie, même chez les privilégiés, ceux qui mangeaient plus qu’à leur faim, ceux qui se cloîtraient dans leurs somptueux logements, ceux qui se vautraient dans un luxe indécent, qui s’entouraient de murs et de grilles, qui se gavaient d’alcool, d’antidépresseurs et/ou de cocaïne. Le fric ne protégeait pas de la désillusion, elle était bien placée pour le savoir.
« Il y a des Noirs chrétiens, des Sud-Américains chrétiens, des Asiatiques chrétiens, insista Luc. Qu’est-ce que vous faites de tous ceux-là ?
— Christ juger. Christ revenir et décider.
— Si c’est à lui de décider, pourquoi le faites-vous à sa place ? »
L’aubergiste mangea sa dernière bouche de pudding avant de s’adresser en allemand aux enfants. Ils se levèrent tous en même temps et allèrent laver leur assiette et leurs couverts dans un lavabo rempli d’eau.
« Pas partir parce que, en bas, ousamas enlever enfants blancs pour faire armée, faire guerre contre nous. Tout le monde au lit, maintenant. »
Hristo fit signe à Luc et à Jemma de le suivre. Déjà les gosses déroulaient, avec des gestes précis, les matelas et les couvertures récupérés dans un placard. Les lueurs vacillantes des bougies et du poêle peinaient à repousser l’obscurité traversée de ululements et de craquements sinistres. L’aubergiste accompagna ses clients dans la seconde pièce, alluma deux chandelles à l’aide d’un briquet à essence et se retira après leur avoir souhaité une bonne nuit. Des draps, des couvertures et des serviettes avaient été posés sur les matelas. Jemma choisit le lit situé à gauche de la porte, un peu à l’écart des deux autres. Tandis que Hristo et Luc se lançaient dans une conversation à voix basse, elle s’approcha du bac le plus proche et plongea la main dans l’eau. Elle s’était attendue à la trouver gelée, sa tiédeur la surprit. Un savon se tenait en équilibre sur le large bord du bac. Elle se sentait crasseuse et mourait d’envie de se laver. Le manque d’intimité la fit hésiter, surtout la proximité du Bulgare, dont elle avait surpris les regards sournois et appuyés dans la cabine du camion. Elle redoutait désormais de passer les trois heures en tête à tête avec le chauffeur pendant que Luc prenait ses heures de repos sur la couchette. Puis elle vit qu’elle pouvait déplacer le paravent de tissu, le tirer contre le mur et boucher les jours avec ses vêtements. Les deux hommes ne remarquèrent même pas, du moins en apparence, qu’elle se dévêtait dans l’étroit espace entre la cloison et le paravent. Elle hésita encore un peu avant de retirer ses sous-vêtements, enjamba le rebord de bois, s’assit dans le bac, frissonna, laissa le temps à son corps de s’habituer à la température de l’eau, attendit d’être complètement détendue pour dégager le savon de son emballage. Le moindre bruit prenait une résonance inquiétante dans la pénombre du chalet. Elle s’interrompait entre chaque geste, craignant d’attirer l’attention des deux hommes, persuadée que le désir pouvait rendre le Bulgare violent, incontrôlable. Le savon répandait une agréable senteur d’huile d’olive et de lavande, le genre de savons parfumé qu’on trouvait en abondance avant la guerre et qui, maintenant, se faisaient rares. Elle se frotta longuement avant de passer les jambes par-dessus le bord du bac, de renverser la tête en arrière et de fermer les yeux. Longtemps qu’elle ne s’était pas sentie aussi bien. Jamais elle n’avait apprécié comme ce soir les bienfaits de l’eau. Son ancienne vie lui paraissait déjà loin, un rêve qui s’estompait, une parenthèse luxueuse et vaine définitivement refermée. Elle ne pourrait plus revenir en arrière, pas seulement parce qu’elle n’en avait plus les moyens : l’envie lui était passée du confort émollient de la résidence Paul & Virginie, des petites soirées entre gens du même monde devant les cheminées factices, des sourires vénéneux, des conversations sans importance, des serrures électroniques et des caméras de surveillance. Étonnante, la facilité avec laquelle on pouvait se dispenser de tout ça. Elle prit conscience, tout à coup, qu’elle n’avait pas prévenu ses parents. S’étaient-ils aperçus de son départ ? La croyaient-ils enlevée ou morte ? Quelle importance ? Ils l’avaient regardée comme un prolongement d’eux-mêmes, comme une matérialisation de leurs rêves, comme une possibilité de revanche, jamais comme un être vivant.
Tracassée par une sensation de présence, elle rouvrit les yeux. Tressaillit quand elle découvrit la tête rasée de Hristo au-dessus du paravent. Les yeux exorbités et luisants du Bulgare crevaient la pénombre, un rictus retroussait sa moustache et ses lèvres gercées. Les pensées de Jemma s’envolèrent comme une volée de moineaux effrayés par un chat. Elle se demanda ce que fichait Luc. Et si… et si le Bulgare s’était débarrassé de lui ? Elle s’affola, tenta de récupérer sa serviette pour la tendre au-dessus du bac. Nerveuse, maladroite, elle ne parvint qu’à renverser un peu d’eau sur le plancher et à déclencher le ricanement de Hristo.
« Luc ! Luc !
— Chut, chut, pas crier, murmura Hristo. Réveiller enfants. Luc sortir. »
Le Bulgare s’éclipsa un instant, réapparut quelques secondes plus tard entre le paravent et la cloison, s’avança vers le bac. Il ne portait qu’un caleçon long et un maillot de corps constellé de taches. Son pistolet pendait, le canon vers le bas, au bout de son bras collé le long de sa hanche.
« Bain à deux, meilleur pour la santé ! »
Joignant le geste à la parole, il fit passer son maillot de corps par-dessus sa tête, puis il baissa son caleçon, dévoilant un sexe court, épais, sillonné de grosses veines, pointant vers le haut, presque parallèle à son ventre.
« Foutez le camp ! » hurla Jemma.
Son éclat de voix décrocha une cascade de bruits de l’obscurité. Hristo lui plaqua la main sur la bouche et, en même temps, lui posa le canon de son pistolet sur la tempe.
« Si crier encore, tirer. Compris ? Compris ? »
Ils restèrent quelques instants immobiles et silencieux jusqu’à ce que la nuit ait recouvré sa sérénité. La tempe mordue par le métal, Jemma tremblait de tout son corps dans une eau brusquement glaciale. Pourquoi n’avait-elle pas entendu Luc sortir ? Hristo se pencha sur elle et lui glissa à l’oreille :
« Moi baiser toi. Si toi obéir, toi pas mal. »
Écœurante était son haleine, écœurante sa peau velue, écœurante la ceinture de graisse autour de sa taille, écœurante sa queue dressée comme un serpent trapu et hargneux, écœurantes ses intentions. Jemma le rejetait de toutes ses forces, de toutes ses fibres. Les chandelles pratiquement éteintes ne dispensaient plus qu’une lueur maladive. Il lui ordonna par gestes de se lever, de se tourner vers le mur, de se pencher vers l’avant. Il entra à son tour dans l’eau. Du pied il lui écarta les jambes jusqu’à ce qu’elles touchent les bords opposés du bac. La tête rentrée dans les épaules, elle dut poser les mains sur le mur pour ne pas perdre l’équilibre. Le canon du pistolet se déplaça le long de sa colonne vertébrale, finit par s’immobiliser entre ses omoplates. Hristo bougea derrière elle, l’eau remua, clapota, déborda. Un souffle brûlant lui lécha la nuque et les épaules. Le Bulgare lui tritura un moment le sein gauche, plongea la main entre ses cuisses, écarta avec brutalité ses lèvres, lui enfonça un ou deux doigts dans le vagin. La douleur, vive, cuisante, lui tira un gémissement. L’image de ses ongles sales, en elle ; les visages décharnés, hideux, des malades du sida. Sûre que ce type était infecté, sûre qu’il allait lui transmettre le virus.
Mon Dieu, non ! Pas ça, pas ça !
Il lui frappa l’échine du canon de son pistolet pour la faire taire.
Il poussait des grognements de porc. Elle perçut de drôles de bruits derrière elle, des froissements, des chuintements, devina qu’il s’enduisait le gland de salive. Il se pencha sur elle. Elle crut qu’il lui collait une barre de fer entre les fesses. Il resta un moment vautré sur elle, retardant le moment de la pénétration, jouissant de la tenir à sa merci, comme un sniper gardant une cible dans la lunette de son fusil. La sueur glacée de Jemma se mêla à celle, brûlante, de son agresseur. Une crise de sanglots la secoua, qui dégénérèrent en spasmes. Il lui cogna de nouveau la colonne vertébrale, plus fort cette fois, pour la contraindre à rester tranquille.
« Gentille, gentille salope, fredonna-t-il. Rien dire, personne savoir, juste toi et moi… »
Bon Dieu, où était Luc ? Que fabriquait l’aubergiste ? N’y aurait-il donc personne pour la sortir de là ?